Écrire l’Europe - Prix Louise Weiss | « L'autre, l'inconnu » | 8e édition

Goran Petrović était l'auteur invité en résidence littéraire Écrire l'Europe 2020/21. À ce titre, il a parrainé le concours d'écriture étudiant – Prix Louise Weiss 2021. En raison de la crise sanitaire, ses ateliers de création littéraire et ses conférences ont été reportées au printemps 2022.

Je bois mon café sur la place de la République à Belgrade en observant la foule amassée ... C'est une douce après-midi d'automne, une de ces journées où la ville justifie son nom luminueux*. Les familles sont sorties se promener, les jeunes couples et les touristes se succèdent comme sur un gigantesque manège dont le monument au prince Michel serait le pivot. Il y a là, en effet, beaucoup d'étudiants étrangers avec leur sac à dos, leur plan de la ville déplié... J'ai vu passer aussi plusieurs groupes de touristes âgés, qui ont quelque chose d'enfantin tandis qu'ils babillent dans leurs idiomes et s'assemblent comme de sages écoliers autour de leur guide au petit drapeau levé. Ils doivent écouter ce qu'il leur dit de l'histoire de ce pays, du Prince, du Musée national, du Théâtre national...

Leur arrêt sur la Place ne dure pas longtemps, peut-être une dizaine de minutes. Mais ce qu'ils font tous, c'est prendre des photos. La position du soleil couchant est favorable, les téléphones mobiles et les appareils photos numériques captent les visages, les jeunes gens enlacés, les personnes âgées qui se soutiennent mutuellement. Sur un fond de Prince, de Musée, de Théâtre... Un fond où il y a tout cela, toutes ces choses déjà mentionnées. Et lui. Dont je ne connais pas le nom.

Je l'admets, je ne l'ai pas vu tout de suite. C'est une de ces personnes que l'on ne remarque pas. Sa mise est très modeste, mais proprette. On pourrait croire qu'il attend quelqu'un sur cette place, mais en fait il est oisif. Assis sur le rebord en pierre qui entoure le monument, il se lève promptement dès que quelqu'un prend son temps pour faire sa photo. Comme si de rien n'était, il passe derrière celui qui se fait photographier. Tandis qu'il se déplace, il bombe le torse, sort un peigne pour se coiffer soigneusement, lisse les revers de sa veste... Puis, au moment opportun, il se retourne et sourit à l'objectif. Pendant que je bois mon café, depuis que je l'ai remarqué, il l'a fait au moins une vingtaine de fois. Il est entré dans le cadre, pourrait-on dire. Il lui est même arrivé d'agiter joyeusement la main.

Le soleil se couche, les jeunes touristes se dispersent, probablement à la recherche du bon endroit où passer la soirée. Les agents touristiques emmènent les plus âgés dans des restaurants où l'on sert de la cuisine du pays. Lui aussi s'en va. On le dirait un peu abattu, ses épaules retombent, à chaque pas il se courbe davantage... Et pourtant, il sourit à tout jamais, c'est ainsi qu'il est multiplement immortalisé dans la mémoire de puissants appareils, sur des images que quelqu'un fera défiler un jour sur un écran, que Dieu sait qui « feuillettera » Dieu sait où, dans son foyer lointain. De là-bas, de différents coins du monde, il agitera la main avec persévérance. Alors que, ici, sur la principale place de Belgrade, devant le monument au Prince, devant le Musée national et le Théâtre national – nous ne le voyons pas.

Une image de la Place - Goran Petrović

*Beograd signifie « ville blanche » (N.d.T.). Traduit du serbe par Gojko Lukić

Écrire l’Europe 2020 | Goran Petrović

Né en 1961 à Kraljevo, en Serbie. Goran Petrovic a publié en 1989, année de l’effondrement du bloc des pays de l’Est, son premier livre, qui sera suivi d'une douzaine d'autres : romans, recueils de nouvelles, textes dramatiques.  Couronnée par les plus grands prix littéraires dans son pays et traduits dans une vingtaine de langues, son œuvre suscite également l'intérêt d'un vaste public, bien qu'elle ne soit nullement apparentée à ce que l'on appelle la « littérature populaire ». Il s'agit tout au contraire d'une écriture éminemment « littéraire », nourrie d'une poétique complexe et raffinée. La raison de ce succès public réside probablement en partie dans une dimension particulière de l'œuvre de Goran Petrovic : celle du souffle épique – si rare de nos jours en dehors de la littérature de genre – qui traverse ses fresques historico-visionnaires. En effet, le « personnage principal » de ses romans est un « être » collectif, celui de son peuple, de sa nation, dont il revisite les rêves, les errements, les envols et les chutes et dont il interroge le rapport au monde. Ce souffle, d'une part, restaure amoureusement les débris d'une identité nationale – mise à mal et sérieusement ébranlée par les secousses de l'histoire récente –, et, d'autre part, confronte cette identité aux autres visages du monde, en la remettant ainsi sans cesse en question. Autrement dit, ce souffle a un pouvoir magique : celui de tirer le lecteur serbophone d'une certaine consternation dans laquelle l'Histoire l'a plongé et de le remettre sur la large voie de l'universel voyage. Et cette dimension-là ne peut que fasciner ledit lecteur.

Œuvres traduites en français : Soixante-neuf tiroirs, roman, Éd. du Rocher, 2003 ; Le serpent à plumes, 2006  | Le Siège de l'Église Saint-Sauveur, roman, Éditions du Seuil, 2006 | Sous un ciel qui s'écaille, roman, Les Allusifs, 2010 ; Éd. 10/18, 2015 | Atlas des reflets célestes, roman, Éditions Noir sur Blanc, 2015 | Tout ce que je sais du temps, nouvelles, Éditions Noir sur Blanc, 2019

• Rencontre et lectures théâtrales en présence de Goran Petrović | 28 mars | 12h30-13h30 | Bibliothèque des langues

Rencontre autour de l'œuvre de Gorand Petrović animée par Victoire Feuillebois, maîtresse de conférences au Département d'études slaves et spécialiste de littérature russe (XIXe s.), Livija Ekmecic, enseignante en littérature serbe à la Faculté des langues, accompagnée de ses étudiant·es en serbe

• Ateliers d'écriture créative animés par Goran Petrović | mars-avril

• Conférences de Goran Petrović à la Bnu | mars-avril

- Histoires à écouter, histoires à partager | L'essence de la littérature, nous dit l’écrivain Goran Petrović, c'est « notre besoin de raconter des histoires et d'entendre d'autres en raconter », la théorie de la littérature et toutes les disciplines qui s'y rattachent ne venant que plus tard. Le but de cette rencontre, c'est que les participants se racontent les uns aux autres ce qu'ils ont entendu, qu'ils échangent des histoires, que l'ensemble qui s'en dégagera soit ainsi composé par différentes personnes ; que celles-ci continuent d'en parler encore entre elles lorsque que tout sera fini. Et même bien plus tard…

- Embrasser le monde | Au cœur même de la littérature il y a notre besoin d'« embrasser » le monde dans l'histoire que nous racontons, ainsi que d'être « embrassé » dans l'histoire que raconte l'autre nous dit Goran Petrović. Les réseaux sociaux ne viennent qu'après. Au cœur même de la littérature il y a ces centaines de milliers de mots – romans, nouvelles et poèmes en devenir – que l'écrivain aligne. Une réponse à tous ces mots lui suffit. Alors que sur le champ luminescent et vide de notre moteur de recherche nous tapons un seul mot et obtenons des centaines de milliers de réponses. Réponses que nous n'arriverons jamais à lire – ni sur le moment ni après. Au cœur même de ce cycle il y a l'idée que les auditeurs, se racontent les uns aux autres ce qu'ils ont entendu ; qu'ils échangent des histoires ; que le « mandala » qui s'en dégagera soit dessiné par différentes personnes ; que celles-ci en parlent encore entre elles lorsque que tout sera fini. Et même après.

Prix Louise Weiss 2021 | « L'autre, l'inconnu »

Placée sous le parrainage du grand écrivain serbe Goran Petrović, l'édition 2021 du prix Louise Weiss de littérature a récompensé seize textes originaux d’étudiantes et d’étudiants, dont trois textes en allemand et trois en anglais, traduits également par des étudiants de l’université. La richesse de ces œuvres tient non seulement à la diversité de leurs formes qui vont du récit au poème en passant par le genre épistolaire, mais aussi à leur capacité à interroger l’inconnu, l’inquiétante étrangeté qui nous fascine, les jeux de miroirs qui nous perdent et cet autre que nous sommes à nous-mêmes. Ces textes, chacun à leur manière, tentent de plonger « Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Lauréats : Nicole Berns, Auriane Boko, Daniel Danan, Lisa Haupt, Ian Irachita, Marguerite Jamet, Anna-Lisa Lafay, Raphaëlle Lambert, Elias Levi-Toledo, Catherine Macchi, Olivier Nicolas, Mathilde Obergfell, Madeleine Peyrouse, Elena Richardot, Hugo Schill, Louis Simon.

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