Discours de la présidente de l'Université de Strasbourg prononcé lors de la cérémonie des docteurs 2025, vendredi 19 juin 2026.
Seul le prononcé fait foi.
Monsieur le professeur, cher Sylvain SCHIRMANN,
Monsieur le Vice-président Recherche, formation doctorale et science ouverte, cher Rémi BARILLON
Monsieur le Vice-Président délégué à la Formation doctorale, cher Aziz DINIA
Mesdames et messieurs les directrices et les directeurs, les directrices et directeurs adjoints des ED
Mesdames et messieurs les maîtres de conférences et les professeurs de l’Université de Strasbourg,
Mesdames et Messieurs les docteurs de l’Université de Strasbourg et vos proches,
La cérémonie des docteurs de l’Unistra est un moment marquant de l’année académique. Elle clôt cette année avec un parfum un peu particulier, celui d’une sorte de vide, d’une forme d’abandon, comme un saut vers l’ailleurs, une langueur nouvelle. En d’autres mots une cérémonie qui prend le temps, parce que c’est le temps que vous avez affronté pendant ces années de thèse.
Vous le sentez, vous l’éprouvez, c’est aussi la cérémonie la plus chaude de l’année. Et vous ne portez pas comme nous les lourds attributs des académiques qui vous accueillent dans ce palais de l’Université.
Nous allons ensemble faire grimper encore un peu les degrés parce qu’en ce 19 juin nous faisons la fête, la fête de celles et ceux qui sont devenus docteurs, docteurs de l’Université de Strasbourg. Le Palais va se parer de vos noms, les flashs vont crépiter pour faire de vous les ambassadrices et les ambassadeurs de la connaissance, de la science, de la conscience. Soyez fiers de ce diplôme, le dernier de votre vie, le plus international aussi.
Portez-le en écharpe dans vos vies, dans vos carrières. N’oubliez pas ce qu’il représente : un sauf-conduit qui témoigne de vos talents, de votre capacité à penser, à dépasser, à inventer ; c’est aussi un passe-frontière qui se traduit dans toutes les langues du monde pour témoigner de vos compétences de chercheurs que vous mettrez au service de notre société.
Certaines et certains d’entre vous resteront avec nous, pour faire avancer nos laboratoires de recherche, pour faire progresser les générations futures en leur donnant ce virus du doute, cette passion du risque, cette rencontre avec le hasard qui ouvre de nouvelles portes, de nouvelles lois, de nouveaux mondes, de nouvelles constellations. D’autres exploreront de nouveaux univers, créeront de nouveaux chemins.
Partez ; voyagez ; changez, mais revenez.
Revenez vers votre alma mater, cette université qui vous fête aujourd’hui. Revenez pour nous nourrir de vos expériences, pour bousculer nos certitudes. Revenez aussi pour faire un arrêt dans le tourbillon du monde et vous reposer la question qui vous a habitée pendant ces années d’études : que sais-je au fond ? qu’ai-je compris ? et si je devais tout recommencer ? Vous retrouverez ici vos esprits d’étudiante, votre insouciance d’étudiant, vos révoltes, vos doutes, surtout vos doutes.
Vous vous dites que c’est étrange de vous dire de retrouver vos doutes. Vous avez probablement envie de passer à autre chose. Parce que le doctorat est une épreuve, c’est une période où vous avez mis à l’épreuve vos certitudes et vous avez dû écouter, recommencer aussi vos chapitres, réécrire vos formules pour biaiser le regard et renverser votre perspective. Vous avez recomposé la matière, retrouvé les lignes oubliées, excavé les sols et les cieux, à la manière du typographe de Bert, qui écrit en 1832 : « Ainsi le typographe n’est étranger à rien du monde intellectuel : on peut dire que toute idée passe par son esprit ; il la recueille, la perçoit, l’élabore à son tour, la revêt d’une expression nouvelle, et la met en circulation dans cette partie de la société qui ne lit pas ou qui lit mal. Placé comme un trucheman [sic] et un messager entre la nation lettrée et la nation ignorante, le typographe a été quinze ans le précepteur du peuple. Si les philosophes et les orateurs ont préparé la révolution, les agents de l’imprimerie en ont hâté l’accomplissement, ils l’ont semée et fait fleurir dans les masses incultes ; et, quand le moment de la récolte est venu, ils ont donné le signal, et mis les premiers la main à l’œuvre ».
Cette opération, à certains égards cette révolution que vous avez opérée, est le produit de vos doutes sur les choses mais aussi sur les autres et au fond sur vous-même qui ont habité vos chambres, vos paillasses, vos bibliothèques, vos bars, vos bords de l’Ill et vos stammtisch. Ce sont ces doutes qu’il est bon d’éprouver quand l’urgence et le débordement vous servent de seuls viatiques. Pour retrouver le temps et le souffle de cette pensée en mouvement qui fit vos thèses. Le doctorat est en ce sens ce que le statut de la nouvelle université de Berlin exigeait au 19ème siècle pour l’obtention de ce grade : une preuve de personnalité et de créativité ou de capacité à inventer. Pour mériter ce titre, vous avez dû faire œuvre personnelle, innover, recomposer les savoirs en une nouvelle harmonie.
Preuve de personnalité et capacité à inventer sont plus que jamais nécessaires en ce mois de juin 2026. Vous me direz que c’est au fond ce qu’est ou devrait être l’université. Le doctorat est en effet une pièce d’écriture personnelle qui doit apporter une nouvelle pierre à l’état de l’art. En 2026, ce diplôme est en réalité beaucoup plus. Il atteste d’un parcours doctoral singulier, qui met certes la démarche scientifique en son cœur, mais qui doit pousser la ou le doctorant à dépasser les frontières de sa discipline, à regarder à 45 degrés la doxa pour tenter de voir d’autres équations, d’autres manières de cristalliser la connaissance.
Il permet l’innovation, si du moins les conditions existent pour faire vivre une découverte. Louis Pasteur ne disait pas autre chose, dans un discours de 1854 aux jeunes gens destinés à la carrière industrielle : « La découverte théorique n’a pour elle que le mérite de l’existence. Elle éveille l’espoir et c’est tout. Mais laissez-la cultiver, laissez-la grandir et vous verrez ce qu’elle deviendra (...) par hasard, diriez-vous peut-être, mais souvenez-vous que dans les champs de l’observation le hasard ne favorise que les esprits préparés. »
Comprenez bien que cette exigence ne fera que croître avec ce que vous utilisez toutes et tous, ces Claude, Le Chat, ChatGPT, toutes ces technologies qui poussent à définir la valeur ajoutée de l’humain. Vertige que ces innovations, parce qu’elles se posent en alter ego de l’individu ou du moins le prétendent. Le voyage du doctorat prend alors un sens nouveau : il doit permettre de retrouver l’humain, il doit obliger à défier le hasard, il doit être le temps de la création, de la remise en cause.
Comprenez bien que cela nous oblige aussi, nous les directrices et les directeurs de thèse, les responsables d’écoles doctorales, les porteurs des politiques de recherche de nos établissements. Nous devons apprivoiser l’IA, apprendre à l’interroger pour la reconnaître dans vos notes de bas de page, vos résultats d’analyse ou vos raisonnements. La thèse est alors à voir comme le résultat d’un engagement collectif pour sauvegarder l’intégrité de la recherche, son indépendance par rapport à toutes les pressions qui toisent l’université et qui parfois s’imposent à elle. Cet engagement collectif n’est pas une coquetterie d’universitaires surannés, il est la condition sine qua non de l’excellence de la recherche faite dans les universités. C’est parce que vous savez résoudre des problèmes complexes, parler entre les langues, construire des ponts entre les disciplines que vous trouverez les chemins des solutions que nous pouvons, que nous devons offrir à ce monde en révolution et en mutation. Nous devons vous amener à ces compétences, cultiver vos individualités, débloquer votre inventivité pour que la recherche ait un sens. Cette feuille de route est un chemin vers un inconnu que nous appelons de nos vœux. Il faut que le doctorat soit ce chemin d’émancipation mais qu’il soit aussi un sésame pour des carrières, une valeur ajoutée pour vos emplois. La route est un peu sinueuse, souvent escarpée mais le cap est clair et enthousiasmant. Nous avons besoin de cette communauté des docteurs pour tenir cette route. Entrez donc dans cette communauté de la connaissance et de la science. Nous sommes très, vraiment très fiers de vous y accueillir.
Il me revient à présent l’honneur et la très grande joie de laisser la parole au Vice-président Rémi Barillon, qui va vous présenter le parrain de cette cérémonie, le professeur Sylvain Schirmann. Il me revient en effet un privilège, immense, comme présidente de cette belle université de Strasbourg : celui de faire le choix chaque année de la marraine ou du parrain de cette cérémonie.
Le choix de Sylvain Schirmann s’est imposé à un double titre : il est historien et à quelques jours de la panthéonisation de Marc Bloch la figure de l’historien doit nous guider et nous aiguillonner pour faire de l’université le cœur de la cité. Sylvain Schirmann est aussi un historien de l’Europe, un arpenteur de frontières, un explorateur de cette interdisciplinarité qui a permis, un jour, notre rencontre dans un centre portant un nom qui m’est aussi cher, celui de Robert Schuman, le père d’une Europe qui ne se fait pas en un jour mais se découvre dans des solidarités de fait, celles qui font de nous toutes et tous des européennes et des européens prêts à affronter les vents mauvais du monde. Je veux exprimer à Sylvain Schirmann mon infinie gratitude pour nous éclairer dans cette fête et pour tout ce qu’il m’a appris, une part de ce qui fait ce que je suis aujourd’hui devant vous.
Je vous remercie de votre attention.